Personnalités

Georges-Alain Vuille

Il était une fois à Lausanne un cinéphile, tombé dans la marmite du 7e art dès la prime enfance. Bercé par Citizen Kane, il devint un jour Citizen Vuille ! Georges-Alain Vuille connut une ascension fulgurante dans les années septante, d’abord comme distributeur, puis comme producteur de cinéma. Il enchaîna deux grosses productions, avec des vedettes internationales. Les années quatre-vingts lui furent fatales. Une faillite retentissante annihila ses projets. L’homme, toujours aussi passionné, parvint encore à produire un fillm juste avant les années nonante. L’homme est mort avant le nouveau millénaire, avec encore plein de projets cinématographiques dans la tête.

Avec Georges-Alain Vuille, c’est un vrai personnage du paysage suisse romand qui disparaît, souligne Norbert Creutz, dans le journal Le Temps, du 8 juillet 1999. Un amoureux du cinéma, un flambeur, avec ce qu’il fallait de naïveté sympathique, de passions, de frustrations et d’arrogance pour accomplir un tel parcours. Il y a loin du jeune homme qui se rendait à moto assurer les projections dans la salle paternelle au producteur paradant en limousine à la première de sa superproduction hollywoodienne Ashanti et à l’homme malade et diminué qui s’est éteint dimanche dans un hôtel parisien. Tel Napoléon à Sainte-Hélène depuis l’écroulement de ses rêves de producteur, il préparait un retour de plus en plus improbable. A présent, sa vie elle-même ferait un beau sujet de film, dans le genre volonté de puissance, grandeur et décadence.

Originaire de La Sagne, George-Alain Vuille est né à Lausanne en 1948. Son père détenait le cinéma Colisée, à La Sallaz, sur les hauteurs de la capitale vaudoise. C’est là qu’il fit ses classes de 7e art, dégustant à l’oeil tout ce qui était projeté sur les toiles du cinéma paternel.En sa mémoire, note Gilbert Salem dans le journal « 24 heures » du 8 juillet 1999, il engrangeait plus de vastes cavalcades cinémascopiques que de scènes intimistes françaises, ou (à meilleur marché encore) de scénarios métaphysiques comme le cinéma suisse devait en élaborer. Lorsque Georges-Alain Vuille reprit de ses parents le petit cinéma de La Sallaz, il possédait donc une connaissance encyclopédique, d’essence plus californienne qu’européenne.

Citizen Vuille

Georges-Alain Vuille aimait le cinéma. Il était aussi habile et ambitieux en matière de commerce. Très rapidement, il a étendu son empire sur Lausanne, rachetant les salles de cinéma les unes après les autres, jusqu’à en contrôler une trentaine et monta la société Finance-Management-Ciné SA. Une société reprise après sa faillite par Métrociné. Sa réussite rapide et son emprise sur le circuit de distribution à Lausanne entraînèrent rapidement des critiques.

Volontiers abrupt mais plein de verve, il avait nettement amélioré la programmation des salles, mais s’était attiré les foudres de la gauche qui lui reprochait sa politique des prix, note Yves Lassueur dans le journal Le Matin du 7 juillet 1999. En 1971, des centaines de manifestants du CAC (Comité d’action cinéma) descendaient dans la rue à Lausanne pour conspuer Georges-Alain Vuille, rebaptisé « Citizen Vuille ».

A l’image de Citizen Vuille, ne faudrait-il pas préférer la Splendeur des Amberson…

A défaut d’Orson Welles, commente Norbert Creutz, dans le journal Le Temps, du 8 juillet 1999, le petit homme rond sera David O. Selznick, le fameux producteur d’Autant en emporte de vent: il n’est pas né pour rester « épicier du cinéma ». Mais les temps n’ont-ils pas changé depuis ce vieil Hollywood qui le fascine tant? Il n’en a cure et s’improvise producteur en appliquant la vieille recette: acquisition des droits d’un best-seller, engagement de stars et d’un metteur en scène. Le reste du financement suivra. Au début, ça marche. Avec Yves Montand et Romy Schneider, d’après Romain Gary et réalisé par Costa-Gavras, Clair de femme (1) est un « package » condamné à faire recette en 1979. Même si ce mélodrame intimiste ne convainc pas grand monde.

Malheureusement, ce qui devait être une réussite hollywoodienne se transforma en série noire:

En 1979, il finance Ashanti (2), de Richard Fleischer, avec Peter Ustinov, rapporte Emmanuel Grandjean, dans la Tribune de Genève du 8 juillet 1999. « Le projet était énorme », se souvient Michel Bulher. « C’était la première fois qu’un Suisse se lançait dans un film à l’envergure hollywoodienne. » A sa sortie, Ashanti est un échec. Clair de femme, de Costa-Gavras, avec Yves Montand et Romy Schneider, est mieux accueillie mais ne rencontre pas le succès escompté. Tai-Pan achève de mettre le producteur sur les genoux.

Georges-Alain Vuille aimait les sagas exotiques et les acteurs de renommée. Ashanti avait réuni quelques vedettes, de Michael Caine à William Holden en passant par Omar Sharif et Peter Ustinov. Pour Tai-Pan, le cocktail célébrités et exotisme vira au cauchemar.

Une faillite retentissante

Fort de ce coup médiatique, Vuille annonce alors la mise en chantier de Taï-Pan, fameux best-seller de James Clavell qui retrace les débuts de la colonie britannique de Hongkong, commente Norbert Creutz, dans le journal Le Temps, du 8 juillet 1999. Les droits sont achetés à prix d’or, les décors bâtis en Yougoslavie. Steve McQueen est engagé et reçoit une avance d’un million, puis meurt d’un cancer. Le producteur approche alors Sean Connery, mais c’est à ce moment que ses partenaires de la banque Paribas le lâchent. Une faillite estimée à 52 millions est prononcée et un long bras de fer judiciaire s’engage. Poursuivi par ses créanciers, Vuille se voit contraint de lâcher toutes ses salles et de réduire son train de vie. Il est finalement blanchi des accusations de gestion déloyale et de banqueroute frauduleuse en 1986. Quant à son beau projet, il a été vendu à Dino de Laurentiis, qui en tire un film décevant la même année.

Georges-Alain Vuille a puisé des films américains cette leçon: on peut survivre à l’échec, on peut gagner après avoir été mis par terre. Contre toute attente, il revient donc sur le devant de la scène avec un nouveau film qu’il produit en 1989: « La Nuit du Sérail » (« The Favorite » en anglais) (3). L’échec critique et commercial de ce film à l’eau de rose, tiré d’un roman de Michel de Grèce, aura raison de ses autres projets: que ce soit le « Hannah », d’après Paul-Loup Sulitzer, qu’il rêva de monter, tourné par Jack Clayton – l’annonce du projet en grande pompe avait fait grand bruit à Cannes en 1986 – ou « Cecilia » qu’il voulait confier au réalisateur Irvin Kerschner, avec Jeremy Irons, Matt Dillon et Virginie Ledoyen – le projet fut encore présenté à Cannes en 1998.

Les années nonante furent moins glorieuses. Le cinéphile est retourné dans les salles obscures de ses débuts. Programmateur de la salle Ciné 17, il a géré la maison de distribution VP Cinétell. Une greffe de poumons, conséquence de l’absorption de médicaments coupe-faim, lui sera fatale.

Il y a trois ans, il subit une greffe des deux poumons. Très affaibli par sa grave opération et ses nombreux déboires, le producteur continue malgré tout à mener le train de sa passion, rapporte Emmanuel Grandjean dans la Tribune de Genève du 8 juillet 1999. « L’année dernière, à Cannes, il m’avait même parlé de Cecilia, un film d’amour en costumes avec l’Italie du XIXe siècle pour toile de fond », conclut le distributeur genevois. Ce Guépard revu et corrigé autour d’une appassionata de Rossini restera un rêve inachevé.

« Je travaillais avec lui; je vais m’efforcer de poursuivre son rêve. » Ce sont là les mots d’adieu d’un fils à son père. Jonathan, 24 ans, les a prononcés en mémoire de Georges-Alain Vuille, le jour de son enterrement, le 15 juillet 1999.

Ses productions:

(1) « Clair De Femme », mis en scène par Costa-Gavras, 1979, durée: 105 minutes. Avec notamment Yves Montand, Romy Schneider, Catherine Allegret, Roberto Benigni, Francois Perrot, Jean Reno. Le scénario, tiré du roman éponyme de Romain Gary, est signé par Costa-Gavras et Christopher Frank.

(2) « Ashanti », mis en scène par Richard Fleischer, 1979, durée: 117 minutes. Avec notamment Michael Caine, Peter Ustinov , Omar Sharif, Rex Harrison, William Holden, Tyrone Jackson et Jean-Luc Bideau. Le roman « Ebano » d’Alberto Vasques-Figueroa, avait été adapté au cinéma par Stephen Geller.

(3) « La nuit du sérail » (The Favorite, en anglais), mis en scène par Jack Clayton (Smight), 1989, 104 minutes. Avec notamment F. Murray Abraham, Maud Adams, Amber O’Shea, James Michael Gregary , Ron Dortch et Laurent Le Doyen. Le scénario de Larry Yust était basé sur le roman « Sultana » de Michel de Grèce.

Sources du texte:

Journal Le Temps: http://www.letemps.ch
Journal La Tribune de Genève: http://www.tdg.ch
Journal Le Matin: http://www.lematin.ch
Site Movie Gallery: http://www.moviegallery.com
Site TV Guide: http://www.tvguide.com

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