Personnalités

Ulrich Wille

Le général Wille a commandé l’armée suisse durant le premier conflit mondial. Le moins que l’on puisse dire, c’est que son évocation a longtemps soulevé la polémique. En cause, ses atomes crochus avec l’Allemagne, à commencer par une épouse von Bismarck, qui l’auraient conduit à pointer les canons suisses davantage sur Paris que sur Berlin. Son patronyme germanisé lui aurait-il fait oublié ses origines romandes et latines?Comme indiqué dans le chapitre consacré aux Vuille et Wille, Henri Vuille, maître-cordonnier aux Deux-Ponts, se maria dans le Palatinat en 1741 et adopta le patronyme Wille, Vuille étant imprononçable en allemand. Il fut le père de six enfants dont le troisième, Joseph-François, eut pour petit-fils François Wille. Ce dernier était le père d’Ulrich Wille, le général de 1914, et de son frère Robert-Arnold.

« Ulrich Wille a été l’une des personnalités les plus fortes de la Suisse contemporaine, peut-on lire dans « 650 ans d’histoire suisse » ( publié sous la direction d’Eugène Th. Rimli aux éditions Verkehrsverlag, Zurich, 1941). Sa famille, originaire de La Sagne, dans le canton de Neuchâtel, avait quitté la Suisse romande et changé son nom primitif de Vuille en Wille. Le futur général était né à Hambourg, mais il passa sa jeunesse dans le domaine de Mariafeld près de Feldmeilen, dans un milieu très cultivé et très vivant. Il avait participé comme jeune officier à l’occupation des frontières en 1870-1871 et s’était rapidement fait apprécier par son intelligence lucide, son esprit de décision et son inflexible volonté. Après avoir fait son droit, Wille choisit la carrière militaire. Lieutenant-colonel à 32 ans, il était trois ans plus tard instructeur en chef de la cavalerie.

« En butte à une vive opposition où des questions de personnes se mêlaient à des raisons politiques, il donna sa démission en 1896 et se retira dans la vie privée pour continuer à défendre par la parole et par la plume ses idées personnelles sur la réorganisation de l’armée. Il fut bientôt rappelé. Commandant de la 6e division en 1900, chef du Ier corps d’armée en 1904, Wille sut donner toute sa mesure et user de toute son influence pour faire accepter la nouvelle organisation militaire de 1907 dont il était l’un des principaux auteurs, et qui fut mise à l’épreuve de 1914 à 1918. Il avait réussi donner à la Suisse l’armée qu’il lui fallait dans une Europe où les dangers de guerre allaient croissant et où les armées de nos voisins se perfectionnaient sans cesse« .

Méthode prussienne contre concept républicain

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l’armée suisse est au centre d’une vive polémique qui embrase toute la société helvétique. Elle porte sur le rôle de l’armée et la place du citoyen-soldat dans ses rangs. Deux thèses s’affrontent: la « Nationale Richtung » (direction nationale), inspirée de la Révolution française, de conception républicaine, et la « Neue Richtung » (nouvelle direction) dirigée par Ulrich Wille, lequel promeut le modèle prussion où le conscrit est soldat et non pas citoyen sous les armes.A partir de 1890, apparaît une nouvelle tendance, autour du futur général Ulrich Wille, qu’on appellera la Neue Richtung, explique l’historien Rudolf Jaun, codirecteur des Archives de l’armée, dans un entretien accordé à Pietro Boschetti, dans le journal « Le Temps » du 19 février 1999. Ce sont des officiers instructeurs, surtout implantés dans la cavalerie et l’artillerie, plus tard dans l’infanterie, qui, eux, rejettent la vision républicaine de l’armée. Leur but n’est pas d’incorporer le maximum de citoyens, mais « d’éduquer » des jeunes hommes pour en faire des soldats et rien que des soldats. Dans cette armée-là, on n’a plus besoin du citoyen. Le citoyen-soldat gêne. Le modèle de la Neue Richtung, c’est l’armée prussienne, considérée alors comme la meilleure. La conception est belliciste: la guerre n’est pas quelque chose de fonctionnel, mais d’existentiel; c’est l’épreuve du droit à l’existence d’une société. La guerre est régénératrice, salutaire, susceptible d’améliorer la société. Et l’instruction militaire doit s’y conformer. La Neue Richtung va promouvoir une instruction moderne, mais qui exige une nouvelle discipline du conscrit. Elle va systématiser le drill, les exercices dont l’objectif n’est pas l’apprentissage de telle ou telle manœuvre militaire, mais le développement de l’obéissance-réflexe. (…) Pour faire comprendre ce qu’il attend de cette nouvelle discipline, Ulrich Wille explique à ses officiers instructeurs qu’au lieu de faire avancer et reculer une section de façon à entraîner la manœuvre, ils pourraient ordonner aux soldats de tirer la langue, puis de la rentrer. Cela montre bien la fonction de l’instruction: il s’agit de développer l’obéissance-réflexe des conscrits, même quand ils font des exercices qui n’ont aucun sens militaire. D’ailleurs, Ulrich Wille avait l’habitude de comparer l’instruction militaire au dressage des chevaux.

Les idées d’Ulrich Wille passeront le cap de la votation populaire et la nouvelle loi fédérale sur l’organisation militaire fut ainsi adoptée en 1907, signant la prédominance de la Neue Richtung.

Cette loi est un compromis, mais il est vrai que la vision Neue Richtung y prédomine, poursuit l’historien Rudolf Jaun dans ce même entretien du Temps. Cette victoire en votation populaire, bien que serrée, permet à Ulrich Wille et à ses partisans de s’installer durablement aux commandes de l’armée. Wille devient l’un des officiers supérieurs les plus influents, avant même d’être nommé général au début de la Première Guerre mondiale. (…) Certes, Wille et la Neue Richtung finiront par s’imposer. La résistance au sein des troupes est cependant assez forte, puisqu’il sera même question de lancer une initiative pour l’abolition de l’armée. Cela dit, je pense que la vision de Wille influencera longtemps encore le corps des officiers instructeurs, même s’il y a une rupture momentanée durant la période du service actif de la Seconde Guerre mondiale.

Ulrich Wille devient général

Août 1914, la guerre éclate. Ulrich Wille va pouvoir profiter de l’effet des réformes qu’il a imposées au corps militaire suisse.

« Les autorités prirent incontinent les mesures qu’exigeait la situation, précise-t-on dans « 650 ans d’histoire suisse ». Avant même la réunion de l’Assemblée fédérale, prévue pour le 3 août, le Conseil fédéral avait mis en vigueur les premières mesures économiques et décrété la mobilisation générale de l’armée; le tocsin sonna dans les plus petits villages et la « générale » retentit partout. Les Chambres furent appelées à ratifier ces mesures, à donner les pleins pouvoirs au gouvernement et, conformément à la Constitution, à élire le général. Le Conseil fédéral proposait le colonel-commandant de corps, Ulrich Wille. Bien que sa valeur militaire fût incontestée, son caractère, ses relations de famille avec la plus haute artistocratie allemande et ses sympathies germaniques suscitèrent une vive opposition dans les milieux romands, chez les socialistes et chez certains radicaux. De nombreux parlementaires lui préféraient Théophile Sprecher de Brenegg. Le Conseil fédéral fit néanmoins passer l’homme de son choix et son concurrent fut désigné comme chef d’état-major« .

Ulrich Wille n’avait pas non seulement le tort de connaître personnellement Guillaume II, qu’il reçut dans sa propriété de Wesendonck en 1912 et d’avoir épousé une comtesse von Bismarck, il était aussi étiquetté comme très anti socialiste et anti-romand. Par 122 voix contre 63, il fut néanmoins préféré à son rival von Sprecher.

Comme le mentionne le « Dictionnaire historique de la Suisse », le général Ulrich Wille protégea les frontières sud et nord-ouest par un corps d’armée. Un troisième corps d’armée, mobile, se tenait prêt sur le Plateau. Dans le cas d’une attaque allemande ou française, les troupes de la frontière nord-est devaient, tout en se battant, se retirer dans les hauteurs du Jura afin de permettre aux troupes de réserve d’attaquer les colonnes ennemies par le flanc. Ce dispositif protégea la Confédération et la politique de neutralité adoptée par la Suisse la préserva de l’appétit de ses proches voisins en guerre.

Durant tout le conflit, un climat de suspicion continua d’entourer le général, tout particulièrement auprès des cercles romands et progressistes. Dans une missive adressée au Conseil fédéral, le 20 juillet 1915, le Général Wille suggère l’entrée en guerre de la Suisse aux côtés des Empires centraux. Ces propos, révélés par la presse, suscitèrent un fort mécontentement en Suisse romande. Plusieurs lettres privées, citées par le politologue et conseiller municipal socialiste Pascal Holenweg, sur son site Trouble, attestent de son penchant germanique::

La guerre sous-marine allemande va coûter de nombreuses vies innocentes, mais ce serait superbe si l’Angleterre était battue avec ses propres armes ! Ils ne disposent pas de l’organisation allemande qui leur permettrait de supporter le blocus et de remporter la victoire! (lettre à Clara Wille von Bismarck, 1er février 1917)

Est-ce que nous aurons l’occasion de vivre la reconnaissance de la grandeur de l’Allemagne par le monde entier quand elle aura gagné la plus grande guerre de tous les temps ! Grande en tout. (lettre à Clara Wille von Bismarck, 20 février 1917)

La grande offensive (allemande) à l’ouest doit être couronnée de succès et le sera bientôt. Hélas, beaucoup de gens y laisseront la vie ou seront mutilés. Mais cette offensive est nécessaire, sinon la paix ne sera qu’une demi-paix. La grandeur et la force de l’Allemagne seront indéniables après cette grande offensive victorieuse. La manière même dont cette offensive a été pensée et menée provoquera l’étonnement admiratif du monde entier et des générations futures. (lettre à Clara Wille von Bismarck, 14 mars 1917)

De l’affaire des colonels à la Grève Générale

« L’affaire des colonels » sema encore plus le trouble sur la nature germanophile du commandement de l’armée suisse. Fin 1915, le bruit circule que des membres de l’état-major auraient communiqué aux  » centraux  » des renseignements confidentiels, rapporte Pascal Holenweg. Deux officiers supérieurs, les colonels Egli (sous-chef de l’Etat-major) et von Wattenwyl, du service de renseignement militaire, ont en effet transmis aux attachés allemand et autrichien le bulletin confidentiel quotidien Gazette de l’état-major ainsi que des dépêches adressées à la Légation russe de Berne et des traductions de documents confidentiels russes. La presse romande et la presse socialiste dénoncent une  » trahison « . Les 11, 14 et 15 janvier 1916, le Conseil fédéral, en présence de Wille, ordonne une enquête et suspend les deux colonels ; mesure insuffisante pour les francophiles, les socialistes et leurs presses : alors que le gouvernement fédéral écarte l’accusation de trahison (tout en saisissant cependant la justice militaire des agissements des deux officiers), une étrange alliance de la gauche pacifiste et de la droite francophile, des socialistes et des partisans de l’Entente, pousse à des mesures plus définitives.

Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, le 6 avril 1917, le cours du conflit change. La présence du général s’avère dérangeante et d’aucuns veulent s’en séparer. Le Conseil fédéral, le 2 novembre 1917, décide de pousser le général vers la sortie, une démission en bonne et due forme. On invoque des raisons de santé – l’homme souffrait d’artériosclérose – mais son remplaçant envisagé, le Colonel commandant de corps Audéoud, décède quelques jours plus tard. Ulrich Wille restera aux commandes de l’armée jusqu’à la fin du conflit et notamment lors de la Grève Générale de 1918.

Car la Suisse n’échappe pas aux mouvements sociaux et aux secousses de la révolution russe d’octobre 1917. La population a été très durement touchée par les privations, l’inflation ayant fortement grevé le pouvoir d’achat.

La première étincelle fut sans doute le 17 novembre 1917 l’émeute de Zurich, observe-t-on sur le site Cliotexte. Il s’agissait à la base d’une fête spontanée, organisée par des pacifistes marginaux et des cercles de la jeunesse de gauche, pour fêter la victoire des bolcheviques en Russie. Elle frappa l’opinion publique car elle provoqua la mort de 3 manifestants et d’un policier. (…) La grève générale de novembre 1918 : un an plus tard, à l’approche du premier anniversaire de la révolution russe, diverses personnalités bourgeoises – parmi lesquelles le général Wille – font part de leur inquiétude face à cet anniversaire. On craint en effet une répétition de l’émeute de 1917, d’autant plus que le mouvement Spartakiste menace de faire sombrer l’Allemagne en pleine débâcle dans le communisme. Ces personnalités réussissent à convaincre le Conseil fédéral d’ordonner l’occupation militaire préventive de la ville de Zurich pour éviter toute insurrection révolutionnaire. Le Comité d’Olten, regroupant depuis février 1918 les forces politiques et syndicales du socialisme suisse, répond d’abord par des grèves de protestation. Face au refus du Conseil fédéral de faire marche arrière, le Comité d’Olten en appelle à la Grève générale (12-14 novembre 1918).

La grève sera suivie par quelque 250.000 travailleurs, mais de manière très inégale selon les régions. Après trois jours, les soldats envoyés par le Conseil fédéral sont maîtres de la situation. Le Comité d’Olten cède sans condition. La grève est donc un échec.

Ce fut le dernier front du général Wille, coïncidant pratiquement avec la fin de la guerre. Il décéda quelques années plus tard, en 1925.

Sources du texte:
« 650 ans d’histoire suisse » ( publié sous la direction d’Eugène Th. Rimli aux éditions Verkehrsverlag, Zurich, 1941
Le journal Le Temps http://www.letemps.ch/
Dictionnaire historique de la Suisse: http://www.snl.ch/dhs/externe/protect/francais.html
Le site Trouble http://site.ifrance.com/Troubles/pacifism.htm
Le site Cliotexte: http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/cliotexte/html/suisse.greve.1918.html

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